Chapitre 2
Le lendemain soir, à dix-neuf heures quinze, la sonnette retentit à nouveau. Alexandre, qui regardait un documentaire sur la savane, posa sa télécommande sur la table basse et alla ouvrir. Estelle était là, un grand sac en papier kraft à la main. Elle portait un jean noir taille haute, un pull fin en maille kaki qui laissait deviner la forme de ses bras, et des bottines en cuir souple. Ses cheveux étaient détachés, tombant en vagues légères sur ses épaules. Elle souriait, l'air beaucoup plus détendu que la veille.
— Salut. Je t’ai pris des sushis, dit-elle en brandissant le sac. Tu as mangé ?
— Non, parfait. Entre, entre.
Alexandre recula pour la laisser passer. Estelle enleva ses bottines, les rangeant à côté des siennes de la veille. Elle déposa le sac sur la table basse et se dirigea vers la cuisine, déjà familière des lieux.
— Je mets ça sur des assiettes ? Ou on mange direct dans les boîtes ?
— Direct dans les boîtes, on est entre nous, pas de chichis. Je prends des baguettes.
Alexandre attrapa deux paires de baguettes en bois dans un tiroir et revint vers le salon. Estelle était déjà assise sur le canapé, les jambes croisées, ouvrant les différentes barquettes de sushis. Elle avait retiré son pull kaki, le posant sur le dossier du canapé. Elle portait un débardeur noir en coton fin, ajusté, qui laissait apparaître le creux de ses clavicules.
Ils mangèrent en silence un moment, piochant dans les sushis.
— Bon, on en est où, avec notre histoire ? demanda Estelle, un maki à la main.
— J'ai réfléchi à quelques trucs. Pour la rencontre à la fac, c'est crédible. On dit qu'on était dans la même promo en licence d'histoire de l'art. Ça fait deux ans qu'on est ensemble, on vit ensemble depuis un an. Mon appart est assez grand pour deux, ça passe.
— Et le fait qu'on n'ait pas le même nom de famille ? C'est pas bizarre pour un couple qui vit ensemble ?
— Non, pas forcément. Beaucoup de femmes gardent leur nom. On peut dire que tu as gardé le tien par principe, ou que tu n'as pas voulu te prendre la tête avec l'administration. C'est pas une question qu'ils vont poser, normalement.
— Ok. Et si le photographe est un peu trop curieux ? S'il nous demande des détails intimes, genre comment on se gère en couple, ou des trucs comme ça ?
Alexandre haussa les épaules.
— On reste vagues. On sourit, on dit des banalités. "On s'entend bien, on a nos petites habitudes, on se soutient mutuellement." Le classique. On n'a pas besoin de leur raconter notre vie. Ils veulent juste être sûrs que tu es accompagnée et que ton mec est ok avec le concept. C'est tout.
Estelle acquiesça, finissant son sushi. Elle se tourna un peu plus vers lui, les bras posés sur ses genoux.
— Et l'attitude ? On se tient la main en arrivant, c'est ce qu'on a dit. Mais après ? Pendant la séance ? Tu es censé être mon "conjoint". Si je pose en lingerie, tu vas faire quoi ? Regarder tes pieds ?
— J'ai dit que je pouvais regarder mon téléphone. Mais je pense que le mieux est de paraître serein. Intéressé, mais pas gêné. Le mec qui a l'habitude de voir sa copine à moitié nue, quoi. C'est pour ça que c'est un peu chelou comme situation.
— Mais non ! Arrête de te prendre la tête. Tu es là en soutien. Tu peux même faire genre que tu prends des photos avec ton téléphone, pour les coulisses. Ça ferait super "mec complice".
Alexandre leva un sourcil.
— Prendre des photos de toi en lingerie ? Devant le photographe ? Tu es sérieuse ?
— Bah oui ! Des photos discrètes, pour l'ambiance. Pas des gros plans. C'est un studio, il y aura de la lumière. Ça montre que tu es à l'aise, que tu valides.
Il y eut un court silence. Alexandre la regarda, ses yeux balayant son visage, puis ses épaules nues sous le débardeur fin. L'idée de la photographier dans ce contexte, même pour le "rôle", était inattendue.
— Et si je me sens pas à l'aise avec ça ? demanda-t-il, sa voix légèrement plus basse.
— Tu n'as pas à être mal à l'aise ! C'est moi qui pose. Tu es juste un accessoire de mon "conjoint". Et puis, si je suis en lingerie, c'est pour le travail. Ce sera pas un moment intime entre nous. Ce sera un studio, avec des gens autour.
Estelle se leva et se dirigea vers la cuisine, prenant un verre d'eau. Son débardeur noir moulait légèrement son dos quand elle se penchait. Alexandre la suivit du regard. Elle revint s'asseoir, mais cette fois, elle se rapprocha de lui sur le canapé, diminuant la distance d'un bon tiers.
— Écoute, Alex, reprit-elle, sa voix plus douce. Je sais que c'est une situation particulière. Mais je te demande ça parce que je te fais confiance. Parce que tu es la seule personne avec qui je peux le faire sans me sentir jugée, ou pire, exploitée. C'est hyper important pour mon avenir.
Elle posa sa main sur son bras, le frôlant à travers le t-shirt. Son contact était léger, amical, mais laissait une sensation de chaleur sur sa peau.
— Je ne veux pas que tu sois mal à l'aise, continua-t-elle, son regard ancré dans le sien. Mais je ne veux pas non plus que tu aies l'air d'un piquet. Si tu as l'air gêné ou mal à l'aise, ça va se voir. Et ça va être bizarre pour le photographe. Il faut que tu sois mon mec. Mon mec qui est là, qui me soutient, qui est fier de moi.
Alexandre ne détourna pas le regard. La proximité d'Estelle était plus palpable. L'odeur de son parfum, un mélange léger et floral, lui parvenait.
— Je ne sais pas si je peux jouer la fierté avec ta lingerie, Estelle. C'est... c'est ta sœur qui va être là.
— Mais non ! s'exclama-t-elle, un petit rire nerveux lui échappant. Alex, arrête. C'est pas *ma* lingerie. C'est *la* lingerie. C'est un costume. C'est pour le boulot. Tu as vu des actrices poser nues dans des films, tu t'es dit "oh, c'est la sœur de untel qui est à poil" ? Non ! C'est une actrice qui fait son travail. Là, c'est pareil.
Elle retira sa main de son bras, mais la laissa posée sur sa cuisse, près de son genou, sur le tissu souple de son jogging. Le contact était toujours là, subtil.
— Et si on s'entraînait un peu ? proposa-t-elle, sa voix un peu plus hésitante. Juste pour l'attitude.
— S'entraîner à quoi ?
— À être un couple. À être à l'aise l'un avec l'autre. Genre, là, on est sur le canapé. Imagine qu'on est au studio, et que le photographe nous regarde. Comment tu serais ?
Alexandre réfléchit, observant sa main sur sa cuisse. Il sentait la chaleur de sa peau à travers le tissu fin de son jogging.
— Je serais... naturel. Posé.
— Ok. Alors, sois naturel.
Elle ne bougea pas sa main. Au lieu de cela, elle fit un léger mouvement de son pouce, frottant doucement le tissu de son jogging. C'était un geste infime, presque inconscient, mais Alexandre le remarqua.
— Et si je me penche vers toi ? demanda Estelle, sa voix un murmure. Comme un couple qui chuchote un truc.
Elle se rapprocha encore un peu, son épaule effleurant la sienne. Son souffle chaud lui caressait le cou. L'odeur de son parfum devint plus intense.
— Dis-moi un truc, chuchota-t-elle. Un secret. Pour qu'on ait l'air complices.
Alexandre sentit son cœur battre un peu plus vite. La situation devenait... étrange. L'intimité feinte commençait à brouiller les lignes.
— Je... je sais pas.
— Allez. Un truc bidon. Juste pour qu'on ait l'air de se raconter un secret.
Elle posa son autre main sur sa cuisse, de l'autre côté, encadrant son genou. Ses doigts effleurèrent le tissu, puis un peu plus. Ses pouces commencèrent à dessiner de petits cercles sur son jogging, juste au-dessus de ses genoux.
— Dis-moi que tu as trouvé ma chaussette préférée. Ou que tu as oublié de sortir les poubelles. N'importe quoi.
Alexandre se pencha légèrement vers elle, la tête presque contre la sienne. Ses lèvres étaient si proches de son oreille qu'il pouvait sentir la chaleur de son souffle.
— J'ai... j'ai rêvé de toi cette nuit, chuchota-t-il.
Estelle se raidit un instant. Ses doigts arrêtèrent leurs mouvements sur son jogging. Puis elle se détendit, un petit sourire au coin des lèvres.
— Ah oui ? Et quoi ? C'était quoi ce rêve ?
— Je sais pas. C'était bizarre.
— Dis-moi, s'il te plaît, chuchota-t-elle à son tour, sa voix emplie d'une curiosité inattendue.
— Tu étais... tu étais sur une scène. Et tu chantais. Mais tu n'avais rien d'autre que... que ta guitare. Et tout le monde te regardait.
Estelle rit doucement, un son rauque et bas qui résonna près de son oreille.
— Moi, chanter nue avec une guitare ? Ça, ce serait vraiment tabou.
Elle retira ses mains de ses cuisses, mais ne s'éloigna pas. Elle resta penchée vers lui, son visage à quelques centimètres du sien. Ses yeux pétillaient d'une lueur nouvelle, un mélange d'amusement et d'autre chose, quelque chose d'indéchiffrable.
— Alors, on est bien, là, non ? On a l'air de deux personnes qui partagent un secret. On a l'air d'un couple.
Alexandre hocha la tête, incapable de dire autre chose. La proximité d'Estelle, son parfum, la chaleur de son corps si près du sien, tout cela créait une tension palpable dans le petit salon. Le jeu du "couple" était en train de prendre une tournure inattendue. Il pouvait sentir le rythme de sa propre respiration s'accélérer, et il était sûr qu'elle aussi le sentait.
Elle recula doucement, reprenant sa place initiale sur le canapé, mais le contact visuel ne fut pas rompu. Le sourire sur ses lèvres était maintenant plus assuré. Elle attrapa une dernière bouchée de sushi, les yeux toujours posés sur lui.
— Bon, je crois qu'on est prêts, non ? dit-elle, sa voix revenue à un ton plus normal, bien que toujours un peu rauque. On a bien calé l'histoire. Et on sait comment "jouer" le couple.
Alexandre hocha la tête. Il sentait la chaleur de ses mains qui s'était imprimée sur ses cuisses à travers le tissu de son jogging. L'air dans la pièce semblait plus lourd.
— Oui, je crois qu'on est prêts.